JOURNÉE MONDIALE DES ÉCRIVAINS EMPRISONNÉS

En collaboration avec le Centre Québécois du P.E.N. International, la troisième édition d'Un soir pour l'art honore la Journée mondiale des écrivains emprisonnés ayant lieu le 15 novembre. Mettant de l'avant cinq écrivains chaque année, P.E.N. a pour mission de protéger les écrivains et journalistes victimes du bâillon et de violences pour leur travail de liberté d'expression.

*Certains passages abordent des sujets pouvant choquer. La lecture des extraits est à la discrétion du public*

PAOLA UGAZ
PAOLA UGAZ
ROBERTO SAVIANO
ROBERTO SAVIANO
SELAHATTIN DEMIRTAS
ZIBA KARBASSI
ZIBA KARBASSI
YVAN GODBOUT

PAOLA UGAZ

 

Paola Ugaz est co-auteure du livre Moitié moines, moitié soldats paru en 2015 au Pérou, dans lequel elle dénonce la Sodalicio de Vida Cristiana (Sodalité de la vie chrétienne) d’abus sexuels, physiques et psychologiques. Elle est accusée de diffamation et est sommée de payer 200 000 soles (73 000 $ CA) en dommages. Si elle est condamnée, en plus de l’amende, Paola peut écoper d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à trois ans. Depuis la publication de son livre, Paola est la cible de campagnes de diffamation. Diario Expresso est l’un des médias ayant commencé une campagne de diffamation contre Ugaz. Selon ce journal, la journaliste ferait partie d’une organisation criminelle dédiée à blanchir deux millions de dollars. Quelques-unes des campagnes de diffamation l’accusent également d’être connectée aux « intérêts arabes », ou rapprochent ses pratiques journalistiques à de la propagande nazie.

En plus des accusations criminelles auxquelles elle fait face, Ugaz, par le passé,s’est plainte que ses communications téléphoniques et électroniques avaient été piratées, et qu’elle était constamment harcelée sur les médias sociaux, certaines critiques se moquant de son apparence physique. Cependant, dans cette vague d’accusations, plusieurs organisations sont également venues à la défense d’Ugaz, soutenant que la loi criminelle péruvienne a été instrumentalisée dans une tentative pour réduire ses enquêtes au silence.
« Ma réponse aux poursuites de la Sodalicio sera toujours la même : du meilleur, et davantage de journalisme », dit-elle.

ROBERTO SAVIANO

 

Roberto Saviano (né le 22 septembre 1979) est un écrivain, essayiste et scénariste italien. Dans ses écrits – notamment ses articles et son livre Gomorra–  il utilise la littérature et les rapports d’enquête pour raconter la réalité économique du territoire et les activités du crime organisé en Italie, de manière générale, mais également en particulier celles du syndicat du crime de la Camorra. Après enquête de la police napolitaine, le ministre italien des affaires intérieures Giuliano Amato assigne à Saviano un garde du corps personnel et le transfère de Naples. À l’automne 2008, l’informateur Carmine Schiavone, cousin du patron emprisonné du clan Casalesi, Francesco Schiavone, révèle aux autorités que le clan avait planifié d’éliminer Saviano et son escorte policière sur l’autoroute entre Rome et Naples à l’aide d’une bombe, et ce, avant Noël. Au même moment, Saviano annonce son intention de quitter l’Italie afin d’arrêter d’avoir à vivre comme un condamné et de pouvoir retrouver sa vie. Le 20 octobre 2008, six auteurs et intellectuels récipiendaires du prix Nobel (Orhan Pamuk, Dario Fo, Rita Levi-Montalcini, Desmond Tutu, Günter Grass et Mikhail Gorbachev) publient un article dans lequel ils affirment soutenir Saviano contre la Camorra. Ils déclarent également que le gouvernement italien se doit de protéger la vie de Saviano et de l’aider à vivre une vie normale. Dans les mots d’Umberto Eco, le journaliste napolitain de 36 ans est un « héro italien moderne ». Paradoxalement, plus Saviano se fait connaître, plus le besoin de devenir invisible se fait sentir. Il a passé les dix dernières années sous protection policière.

SELAHATTIN DEMIRTAS

 

Selahattin Demirtas est un politicien kurde de la Turquie. Il commence sa carrière comme avocat pour l’Association des droits de l’homme en Turquie, avant d’être élu pour la première fois en 2007 au parlement turc. Le 4 novembre 2016, durant la répression du président Recep Tayyip Erdogan sur l’opposition politique, Demirtas et onze autres membres de son parti sont arrêtés. Demirtas est membre du parlement au moment de son arrestation, mais son immunité parlementaire est levée. Les accusations contre lui incluent « effectuer de la propagande terroriste » et sont basées sur des discours qu’il avait prononcés en guise d’appui aux négociations de paix entre le gouvernement turque et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Le 18 juin 2017, les procureurs turcs annoncent qu’ils demanderont une peine de prison de 142 ans pour les multiples accusations contre Demirtas. Le 20 novembre 2018, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), qui met en application la Convention européenne des droits de l’homme, dont la Turquie est signataire, caractérise les prolongements de la détention provisoire de Demirtas comme ayant le « but ultérieur d’étouffer le pluralisme politique et la liberté du débat politique » et ordonne son relâchement. Appuyé par cette décision, Demirtas interjette immédiatement appel de sa détention devant une cour turque. Mais, le 30 novembre, la cour rejette son appel, affirmant que la décision de la CEDH n’est pas définitive. Plus tôt cette année, Demirtas livre un témoignage depuis l’établissement via un lien vidéo et insiste sur le fait qu’il est un otage politique, demandant de pouvoir utiliser son témoignage pour répondre aux accusations contre lui. Sa demande est refusée et le procès est ajourné.
L’influence que Demirtas a depuis la prison grandit. Il est candidat pour les élections présidentielles de 2018, faisant campagne via Twitter depuis sa cellule. Il a également réussi à publier deux romans tout en étant en prison. Son emprisonnement a attiré l’attention sur les conditions inhumaines dans la ville turque d’Edirne. À la fin de l’an dernier, il n’a pas été emmené à l’hôpital, malgré le fait qu’il développait une maladie sérieuse, et ce, jusqu’à ce que sa famille s’en plaigne sur les réseaux sociaux. La CEDH a demandé la libération immédiate de
Demirtas, décidant que sa détention est illégale et qu’elle limite la liberté du débat politique. Il affirme que cette décision confirme ce qu’il pensait : il est bel et bien un prisonnier politique.

ZIBA KARBASSI

 

Ziba Karbassi est née à Tabriz, dans le nord-ouest de l’Iran. À la fin des années quatre-vingts, alors qu’elle est une jeune adolescente, elle doit quitter le pays avec sa mère, après quoi elle vivra la plupart de sa vie à Londres. Elle a publié dix livres de poésie en persan et deux livres en anglais et en italien. Karbassi est considérée comme étant de loin la poète persane la plus accomplie de sa génération. Sa poésie lyrique, dense et révolutionnaire atteint une intensité et une balance qui est rare en poésie contemporaine. Elle est lue partout à travers l’Europe et l’Amérique. Elle était la présidente – en exil – de l’Association des écrivains iraniens de 2002 à 2004, éditrice d’Asar-nameh et elle siégeait au comité éditorial du magazine littéraire Exiled Writers Ink à Londres. En 2010, elle remporte le Golden Apple Poetry Prize pour l’Azerbaïdjan. Ses poèmes ont été traduits dans plus de 10 langues et traversent l’Europe, le Royaume-Uni et les États-Unis. Les traductions de ses poèmes par Stephen Watts sont apparues dans des revues telles que Poetry Review et Modern Poetry in Translation. Elle a été présidente d’Exiled Writers Ink au Royaume-Uni entre 2012 et 2014. En 2012, elle est choisie par le Contemporary Poetics Research Centre (CPRC) à Birkbeck, à l’Université de Londres, comme poète révolutionnaire du monde; comme écrivaine dont la langue incarne le pouvoir révolutionnaire de la poésie face aux crises auxquelles le monde contemporain expose nos vies.

YVAN GODBOUT

 

Décembre 1969. Une tempête fait rage lorsqu’Yvan Godbout décide enfin de pointer le bout de son nez. Gamin timide élevé au cœur du Haut-Richelieu, il passe ses temps libres à la
bibliothèque du quartier plutôt qu’au terrain de jeu. Les romans du grand King, découverts à
l’adolescence, empourpreront à jamais son imaginaire. Dès lors, son intérêt pour la littérature
fantastique et le cinéma de genre devient vite insatiable. Ami des fantômes et des croquemitaines en tout genre, son désir de les intégrer à une histoire sommeillera en lui longtemps. L’écrivain avait été interrogé pour la première fois par un policier de la Sécurité du Québec en janvier 2018 concernant son roman d’horreur « Hansel et Gretel ». Deux mois plus tard, à 6 h du matin, deux policiers munis de mandats d’arrestation, d’entrée et de perquisition sont entrés chez lui, alors qu’il est plongé dans le sommeil. Ses équipements électroniques et des copies de son livre ont été saisis. Un interrogatoire d’une durée de cinq heures s’est ensuivi. Des questions sur sa sexualité lui ont été posées. Deux ans plus tard, dans une décision importante sur l'ampleur de la liberté d'expression, l'écrivain et son éditeur ont été acquittés d'avoir produit de la pornographie juvénile. Le juge Marc-André Blanchard de la Cour supérieure a aussi déclaré invalides des articles du Code criminel portant sur les infractions de pornographie juvénile. Ces dispositions violent notamment la liberté d'expression protégée par la Charte canadienne des droits et libertés, tranche le magistrat dans son jugement. Le roman contenait un avertissement aux lecteurs, mais cela n'a pas empêché une citoyenne de porter plainte à la police. Les accusations portées étaient lourdes de conséquences : l'auteur risquait la prison. Parmi ses nombreux arguments, Yvan Godbout a fait valoir qu'un écrivain qui ne préconise ni ne conseille la pornographie ne devrait voir sa liberté d'expression restreinte par des accusations criminelles. Il ajoute que la loi sert à protéger les « enfants réels » et non ceux imaginés dans des oeuvres de fiction. La Procureure générale du Québec a reconnu que la loi viole la liberté d'expression, mais a plaidé que cette limite était justifiée pour protéger les enfants, parmi les membres les plus vulnérables de la société.