JOURNÉE MONDIALE DES ÉCRIVAINS EMPRISONNÉS

En collaboration avec le Centre Québécois du P.E.N. International, la troisième édition d'Un soir pour l'art honore la Journée mondiale des écrivains emprisonnés ayant lieu le 15 novembre. Mettant de l'avant cinq écrivains chaque année, P.E.N. a pour mission de protéger les écrivains et journalistes victimes du bâillon et de violences pour leur travail de liberté d'expression.

*Certains passages abordent des sujets pouvant choquer. La lecture des extraits est à la discrétion du public*

 

PAOLA UGAZ

Les esclaves de Figari

À San Isidro et à Santa Clara, Luis Fernando Figari a eu le privilège d’avoir une
cour personnelle de jeunes gens qui cuisinaient pour lui, l’aidaient dans son
hygiène personnelle et la prise de médicaments, lui mettaient des films et
manœuvraient la télécommande à sa demande, et, entre autres tâches, lui
massaient le ventre.
Ce groupe de jeunes sodálites au service de Figari a vécu des années sous un
régime de terreur où, en plus de s’occuper du chef religieux, ils ont dû faire face
à ses sautes d’humeur et à ses agressions physiques et verbales.
(…)
« Donnez-moi 1000 sodálites, et nous allons changer le monde. »
Avec des phrases comme celle-ci, le chef religieux charmait les jeunes hommes
qui s’intéressaient à la Sodalité, les sélectionnait, leur faisait passer plusieurs
tests de fidélité, puis enfin les choisissait pour le servir.

Tant dans la maison familiale de Figari, numéro 130 rue « La pinta » à San
Isidro, qu’à Santa Clara, les jeunes qui travaillaient pour Figari se sont heurtés à
la dure réalité de servir un homme irascible et capricieux qui était loin des
manuels décrivant l’organisation qu’ils avaient étudiée.

Le malaise des jeunes s’est ébruité et, pour cette raison, Eduardo Regal, le
dirigeant de la Sodalité, a fait circuler une lettre dans laquelle il les enjoignait à
obéir sans hésitation à Figari et à travailler avec joie avec lui. Les jeunes ont été
obligés de lire cette lettre de quatre pages plus de 50 fois par jour.
(…)
Au cours du dernier mois, la plateforme numérique La mula.pe a rapporté les
témoignages de Ramón, de Kiko et de Roberto sur la façon dont se passaient les
soirées à la maison de Santa Clara quand Figari avait le goût de regarder des
films toute la journée, au début en cassettes Betamax, puis VHS, et plus tard par
câble.
(…)
« Il passait des heures à regarder des films de toutes sortes, sans respecter les
horaires de prière et en traitant les gens de façon très humiliante. Il insultait,

maltraitait psychologiquement les gens, éclatait en rages de colère si les choses
n’étaient pas comme il le voulait. »
Même si Figari était de nature instable et capricieuse, il vivait entouré de gens
qui étaient heureux de s’occuper de lui et de justifier ses impertinences encore et
encore.

Il répétait souvent : « Qu’est-ce que vous faites, vous vous masturbez
psychologiquement? Comme c’est barbare, ton comportement est humiliant
comme si tu forniquais avec le diable. »
(…)
Pendant ses derniers jours en tant que supérieur général, Figari a répété
maintes et maintes fois l’expression « état de besoin », un terme qu’il a inventé
et qui était devenu familier pour les jeunes entourant le chef fondateur. Comme il
l’a expliqué lors d’un de ces petits matins faisant suite à ses films et à des orgies
de nourriture, celle-ci signifiait l’aide « désintéressée » à fournir aux chefs
religieux qui voulaient satisfaire leurs désirs homosexuels.

Sous examen pénal et répétant que sa notion d'« état de besoin » avait été mal
interprétée, finalement Figari passa de respecté chef fondateur de la Sodalité à
dirigeant sous enquête pour pédophilie et agressions sexuelles, physiques et
verbales.

ROBERTO SAVIANO

 

Je me perds toujours sur la jetée. La jetée de Bausan est comme une construction faite
de blocs LEGO. Une immense construction qui semble moins occuper l’espace que
l’inventer. L’un des coins semble être couvert de nids de guêpes. Un mur entier de
ruches bâtardes : des milliers de petites prises électriques qui nourrissent les « reefers »,
ou conteneurs réfrigérés. Tous les TV dinners et les bâtonnets de poisson du monde
sont entassés dans ces conteneurs réfrigérés. À la jetée de Bausan, je me sens comme si
je voyais le port d’entrée de toute la marchandise que l’humanité produit, où elle passe
sa dernière nuit avant d’être vendue. C’est comme contempler les origines du monde.
Les vêtements que de jeunes Parisiens vont porter pour un mois, les bâtonnets de
poisson que les Brescians vont manger en un an, les montres avec lesquelles les
Catalans vont parer leurs poignets, et la soie pour toutes les robes anglaises d’une
saison entière – tout cela passe ici en l’espace de quelques heures. Il serait intéressant
de lire quelque part non seulement où les produits sont manufacturés, mais la route
qu’ils parcourent pour atterrir dans les mains des acheteurs. Les produits ont des
citoyennetés multiples, hybrides, et illégitimes. À moitié nés au beau milieu de la Chine,
ils sont finalisés en périphérie d’une quelconque ville slave, perfectionnés dans le nord-
est de l’Italie, emballés à Pouilles ou au nord de Tirana en Albanie, et aboutissent
finalement dans un entrepôt quelque part en Europe. Aucun être humain ne pourrait
avoir les droits de mobilité que la marchandise a. Chaque fragment du voyage, avec ses
routes accidentelles et officielles, trouve son point fixe à Naples. Lorsque les énormes
porte-conteneurs commencent à entrer dans le golfe et approchent lentement de la
jetée, ils ressemblent à de lourds mammouths faits de feuilles métalliques et de chaînes,
les sutures rouillées sur leurs côtés suintant d’eau; mais lorsqu’ils accostent, ils
deviennent d’agiles créatures. Vous vous attendriez de ces bateaux qu’ils transportent
un équipage considérable, au lieu de quoi ils déversent des poignées de petits hommes
qui semblent incapables d’apprivoiser ces brutes dans les vastes eaux des océans.
(…)
Ces jours-ci, la marchandise déchargée à Naples est presque exclusivement chinoise –
1,6 million de tonnes annuellement. De marchandise enregistrée, c’est-à-dire. Au moins
un autre million de tonnes transite sans laisser de trace. Selon l’Agence des douanes
italiennes, 60 % des biens arrivant à Naples échappent à l’inspection douanière
officielle, 20 % des factures d’entrée passent sans contrôle, et cinquante mille
cargaisons se qualifient de contrebande, 99 % d’elles provenant de Chine – tout cela
pour une estimation de 200 millions d’euros en impôts éludés chaque semestre. Les
conteneurs devant disparaître avant d’être inspectés sont au premier rang. Chaque
conteneur est dûment numéroté, mais les numéros sur plusieurs d’entre eux sont
identiques. Ainsi, un conteneur inspecté baptise tous ceux illégaux portant le même
numéro. Ce qui est déchargé le lundi peut être en vente à Modène ou à Gênes, ou dans
les vitrines d’un magasin de Bonn ou de Munich, le jeudi. Beaucoup de marchandises sur
le marché italien sont supposément seulement en transit, mais la magie des douanes
rend ce transit stationnaire. La grammaire de la marchandise possède une syntaxe pour

les documents et une autre pour le commerce. En avril 2005, l’Unité antifraude des
douanes italiennes, qui avait par chance lancé quatre opérations séparées presque
simultanément, a séquestré 24 000 paires de jeans destinées au marché français;
51 000 articles du Bangladesh étiquetés « Fabriqué en Italie »; 450 000 figurines,
marionnettes, Barbies et Spidermen; et un autre 46 000 jouets de plastique – pour une
valeur totale d’approximativement 36 millions d’euros. Juste une petite portion de
l’économie qui faisait son chemin à travers le port de Naples pendant ces quelques
heures. Et depuis le port jusqu’au monde. C’est comme ça que ça se passe, tout le jour,
tous les jours. Ces tranches de l’économie sont en train de devenir le régime de base.
Le port est détaché de la ville. Un appendice infecté, qui ne dégénère jamais
complètement en une péritonite, toujours là dans l’abdomen du littoral. Un désert ourlé
d’eau et de terre, mais qui semble n’appartenir ni à la terre, ni à la mer. Un amphibien
ancré, une métamorphose marine. Une nouvelle formation créée à partir de saleté, de
déchets, et des restes que la marée a portés jusqu’au rivage au fil des années. Les
bateaux vident leurs latrines et nettoient leurs cales, dégouttant de mousse jaune dans
l’eau; des bateaux à moteur et des yachts, leurs moteurs éructant, font le ménage en
jetant tout dans la poubelle qu’est la mer. Une masse détrempée forme une croûte dure
tout le long du littoral. Le soleil attise le mirage de l’eau, mais la surface de la mer luit
comme des sacs-poubelle. Ceux qui sont noirs. Le golfe semble percolé, une immense
baignoire de vase. Le quai, avec ses milliers de conteneurs multicolores, semble une
frontière infranchissable. Naples est encerclée par des murs de marchandise. Mais les
murs ne défendent pas la ville; au contraire, c’est la ville qui défend les murs. Pourtant il
n’y a pas d’armées de débardeurs, pas de racaille romantique au port. L’un se l’imagine
plein d’agitation, des hommes allant et venant, des cicatrices et des langues
incompréhensibles, une frénésie de gens. Au lieu de quoi, le silence d’une usine
mécanisée règne. Il semble n’y avoir plus personne autour, et les conteneurs, les
bateaux, et les camions semblent animés par un mouvement perpétuel. Une célérité
silencieuse.

SELAHATTIN DEMIRTAS

 

(…) Sevgi Hanim tente de les arrêter : « S’il vous plaît, partez, » dit-elle. « Nous devons
finir de traiter ces patients. Laissez-nous faire notre travail, ensuite vous pourrez revenir
faire le vôtre. »
« Prenez le nom du docteur, aussi », ordonne le chef, menaçant.
Sevgi Hanim s’approche et se poste devant mon lit. Lorsque l’un des officiers demande à
voir ma carte d’identité, elle lui dit : « C’est ma femme de ménage, elle est tombée
d’une échelle en travaillant. » L’officier semble convaincu; il est très jeune, la pauvreté
paraît dans ses yeux, et il n’a sans doute pas d’automobile.
Le chef s’écrie depuis l’autre côté de la pièce : « Prenez sa carte d’identité à elle aussi ! »
Il a visiblement grandi dans la pauvreté, mais grâce à sa voiture – probablement une
Ford Mondeo de seconde main – il a réussi à s’en sortir, du moins de justesse. Sevgi
Hanim commence à protester. Le chef l’interrompt : « Il n’y a aucune crainte à avoir,
madame. Si ce que vous dites est vrai, il n’y aura aucun problème, n’est-ce pas ? » Mais
son ton laisse entendre autre chose.
(…) Quelques heures plus tard, le chef et ses hommes reviennent et emmènent neuf
patients en détention, incluant moi. Sevgi Hanim essaie de les arrêter, mais c’est inutile.
J’obtiens un siège contre la fenêtre dans le fourgon de police, et nous partons.
(…)
Je passe une nuit atroce seule dans une cellule de la station. Malgré que je sois morte
de fatigue, j’arrive à peine à fermer les yeux. Au matin, ils m’informent que mon avocat
est arrivé. Murat Bey l’a envoyé. Je lui raconte tout.
« Très bien », dit-il. « Ne t’inquiète pas, nous ferons tout ce que nous pourrons.
J’essaierai de te garder hors de prison en attendant le procès. »
L’avocat est marié et n’a jamais mis les pieds de sa vie dans notre quartier. Il conduit
manifestement une Volvo S70.
« Que voulez-vous dire, un procès ? Je n’ai rien fait de mal. »
« Bien sûr que non, mais le fait est que votre photo est sur la première page de tous les
journaux », dit-il en sortant un journal de sa mallette en cuir. La manchette annonce :
vandales ! et, au-dessous, il y a une photo de moi assise au milieu de la rue, le visage
couvert de sang.
« Mais je n’ai rien fait ! » dis-je. À présent, je commence à avoir peur. (…)

Deux jours plus tard, ils nous sortent de nos cellules. Ils nous disent : « Vous êtes
attendues au tribunal. » Il y a quatre autres femmes à mes côtés. (…)
Le procureur général pose des questions courtes et je lui donne des réponses courtes. Il
est jeune et a encore une aura de pauvreté autour de lui. J’imagine qu’il est marié, qu’il
possède une Nissan Almera de seconde main. Il a toujours détesté être pauvre, et
maintenant, il tente de s’en échapper, le plus rapidement possible. Il me regarde une
seule fois dans les yeux. Mon avocat dit : « Il n’y a aucun motif pour la garder en
détention », ou quelque chose comme ça. Le procureur nous dit d’attendre à l’extérieur.
Nous attendons dans le hall un bon quatre ou cinq heures. Lorsque tout le monde est
passé, ils nous séparent, moi et les quinze ou vingt autres, et nous disent que le
procureur a demandé à ce que nous soyons gardées en détention jusqu’à notre procès.
« Détention ? Que voulez-vous dire, détention ? »
L’avocat essaie de me consoler. Peu de temps après, nous paraissons devant un juge; il
me pose les mêmes questions et je lui donne les mêmes réponses. Le juge est marié; il a
oublié ce que c’était que d’être pauvre et conduit probablement une Škoda Superb
neuve, une de celles qui sont noires avec les sièges en cuir.
(…) Je suis en prison depuis maintenant six mois. Je partage une cellule avec sept autres
femmes, toutes de notre quartier – des femmes fougueuses qui savent une chose ou
deux, si vous voyez ce que je veux dire. Mon procès est dans deux mois. Ma mère vient
me voir chaque semaine pendant les heures de visite. Elle a recommencé à faire des
ménages et dit que Sevgi Hanim m’envoie ses meilleurs vœux. Ma mère a pleuré lors de
ses premières visites, mais elle tient mieux le coup maintenant. C’était mon anniversaire
la semaine dernière. Mes amis m’ont fait un gâteau en forme de voiture avec des
biscuits; nous en avons bien ri.
Je suis la fille de mon père. La fille d’un homme dont les rêves de Mustang ont été
broyés sous un vieil autobus de ville rouillé. Une femme qui travaillait, qui a fini en
prison. De toute ma vie, je n’ai jamais pris part à une manifestation, pas une seule fois.
En étant ici, j’en suis venue à voir mon quartier sous un jour complètement différent. Et
alors que je ne serai peut-être plus en prison pour très longtemps, ces six mois m’ont
suffi pour apprendre à me connaître. Et il y a une leçon importante que j’ai apprise ici :
Si tu marches avec courage et détermination, parfois, tu peux aller plus vite qu’une
voiture.
Mon nom est Nazan la Femme de Ménage – attention, Ankara, j’arrive!

ZIBA KARBASSI

 

toutes ces étoiles mais

           une seule étoile à agrafer sur le noir

                             de sa jupe

 

et elle déchire cette jupe complètement

           elle déchire la jupe de la nuit

                                 absolument

 

et puis

           petit à petit le rouge

                      et puis petit à

                                 petit rouge-orange

                   et puis petit

                                 à petit orange-jaune

                             et puis petit

                                            à petit le jaune

                                                        or

 

et lorsque la nuit s’abandonne à la névrose,

                               les couleurs éclatent

et elle se pousse vers le haut et vers le haut et vers le bas et vers le haut,

                        la nuit, avec toute son anxieuse

                                               énergie

           ici, juste ici

                      devant nous

 

                              mais

 

lorsque la première fente de lumière s’étire jusqu’à nous

             n’importe quelle étoile, n’importe quelle petite étoile peut

                        être

                                 celle du matin

YVAN GODBOUT

 

•Gaston ? C’est moi ! J’ai réussi à finir plus de bonne heure, t’es content ?
Aucune réponse. Pas étonnant avec tout ce vacarme. S’approchant de la table
basse encombrée de babioles diverses, dont un cendrier plein à rebord de
mégots dégoûtants, elle saisit l’une des télécommandes, la pointe en direction du
téléviseur. Elle appuie à répétition sur la touche de volume. Rien ne se passe. Elle
recommence. Encore et encore. Toujours rien. 
•Maudites batteries du magasin à un dollar… 
Dépitée, Alice lance nonchalamment la télécommande sur le divan.  L’objet
rebondit, fait un saut périlleux, puis retombe durement sur le plancher de
marqueterie ; éclat de bout de plastique, batteries qui disparaissent sous l’un des
fauteuils. Évidemment. 
La jeune mère quitte le salon en échappant le nom d’un ou deux saints. Passant
devant la salle de bain, Alice la trouve vide. Elle étire le cou ; même chose pour la
cuisine. Se pourrait-il que le salaud soit déjà entre les mains de Morphée ? Ce serait
vraiment super. Retenant toujours ridiculement la boîte de gâteau d’anniversaire par sa
ficelle, elle poursuit sa ronde. La chambre des enfants lui fait face, la porte en est
entrouverte ; Alice y glisse furtivement la tête. Tout est noir, rien ne bouge. Laissant la
faible lumière du couloir éloigner l’obscurité, elle pénètre dans la pièce, un malaise
inexplicable au creux du ventre. 
Les deux lits étroits de ses trésors apparaissent discrètement. Avant de faire un pas vers
celui de Jeannot, elle hésite un instant. Dormant à poings fermés, le garçon suce son
pouce comme un bébé, malgré ses neuf ans bien sonnés. Alice porte une main à son
cœur de maman. Son fils est si petit, si chétif pour son âge. Elle a peur pour lui.
Peur qu’il ne devienne jamais assez fort pour affronter cette chienne de vie.
Un lourd sentiment de culpabilité choisit ce moment pour prendre ses aises
contre sa poitrine.  Elle peine à respirer. Comment a-t-elle pu mettre au monde
des enfants au beau milieu de cette existence de merde ? Pourquoi ? Par
égoïsme, pour ne pas se sentir seule dans cette horrible et perpétuelle tourmente
? Tout à fait, elle ne peut le nier. Prise de nausée à cette pensée, son dernier
repas lui remonte aux lèvres, un goût âcre lui emplit la bouche. Elle
voudrait vomir. Vomir ses tripes comme si cela pouvait la nettoyer de ses péchés
; comme si cela pouvait effacer l’enfer dans lequel ses enfants sont obligés de
vivre à cause d’elle. Peut-être qu’un verre de vodka parviendrait à tout effacer, non ?
Non. Bien sûr que non. Parce qu’un verre ne suffit pas. Pour oublier une vie de merde,
les verres de vodka doivent impérativement venir en double, ou en triple, en même temps
que les cris et la DPJ. Elle le sait, car elle en a déjà payé le prix.Six mois sans voir les
petits. Cent quatre-vingts jours de remords durant lesquels sa vie, déjà bien
assez misérable, n’avait plus aucun sens. Jamais plus elle ne portera à ses lèvres un
verre d’alcool. Jamais, que Dieu lui en soit témoin.

Se traitant intérieurement de pauvre conne pour avoir seulement osé y penser, elle
borde tendrement son fils avant de déposer un baiser sur sa nuque. Ses doux cheveux
châtains lui chatouillent le nez, et elle sourit malgré elle avant de s’approcher du lit de sa
fille. Un fouillis de couvertures roses, des peluches éparpillées. Rien qu’à voir, Margot a
eu un sommeil très agité. Au creux de son estomac, le malaise d’Alice s’accentue.
Rejoignant le lit comme une somnambule, elle tire l’édredon d’une main qui
souhaiterait ne pas avoir à le faire, pressentant déjà le drame qui se trame. 
Margot n’est pas dans son lit ; Alice a un haut-le-corps.  Margot n’est pas dans celui de
Jeannot ; Alice porte la main à sa bouche.  Margot n’est pas dans cette chambre ; Alice
se retrouve devant un puits sans fond.  Avec l’étrange sensation que ses pieds
s’enfoncent dans du goudron brûlant, la jeune mère traverse péniblement la chambre.
Son cœur martèle dans sa poitrine, pompe le sang rageusement.
Non. Ce n’est pas ce qu’elle croit. Ce n’est probablement rien, rien du tout. Il ne ferait
pas ça. Non. Le salaud ne ferait pas ça. Le salaud n’oserait pas… Non… Pas une
chose aussi horrible… Non… Le salaud ne peut pas…  Non.  Haletante, Alice se tient
debout devant la chambre conjugale. Sa porte est fermée. Aucun bruit, à l’exception des
effroyables battements frénétiques de son organe cardiaque. Elle voudrait mourir, juste
là. Que ce cœur battant la chamade explose dans sa cage thoracique devenue
trop petite. Ses doigts s’accrochent à la poignée. Ses doigts tournent la poignée. Ses
doigts poussent la porte. Toutes les négations des dernières secondes s’évaporent. 

C’est ce qu’elle croit. 
Le salaud ferait ça. 
Le salaud oserait. 
Le salaud peut.